lundi 15 décembre 2008

Pour réflechir et agir autrement

pour réfléchir et agir autrement
un beau texte bien écrit par un auteur connu pour un autre genre d'écrit

Benoit (calvados@habitat-humanisme.org)

par Fred Vargas
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Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette
tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y
sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire
avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne
vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
Nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le
reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à
l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé
les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé
en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des
tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé
le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est
bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre
la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre,
déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter
l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de
sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de
terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la
Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques
esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre
avis.
C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer
avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui
nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on
s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec
la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le
nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir
l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les
cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon
là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon
tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on
n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait
le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.
Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la
barbarie –une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peutêtre.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.
*Fred Vargas
*/Archéologue et écrivain

1 commentaire:

grasset a dit…

Tout espoir n'est pas perdu ... Il reste toujours un nombre incontestable de merveilles dans la nature !